Emmanuelle Laborit est actrice, auteure et metteuse en scène sourde. Son parcours est souvent résumé à un moment : le Molière de la Révélation théâtrale reçu en 1993 pour Les Enfants du silence. Cette récompense est importante, mais elle ne suffit pas à raconter plus de trois décennies de création, de transmission et de travail autour de la langue des signes française.

En juillet 2026, elle codirige International Visual Theatre, ou IVT, avec Jennifer Lesage-David. IVT réunit à Paris un théâtre, un centre de formation et une maison d'édition. Pour comprendre la contribution d'Emmanuelle Laborit, il faut donc regarder à la fois son travail d'interprète et les espaces qu'elle contribue à faire vivre pour les artistes, les publics et la LSF.

Le théâtre dès l'enfance

Le dossier artistique publié par IVT indique qu'Emmanuelle Laborit commence le théâtre à l'âge de neuf ans. L'histoire d'IVT précise aussi qu'elle fréquente, lorsqu'elle est jeune, les ateliers de communication et d'expression proposés par la structure.

Cette rencontre avec le théâtre ne se limite pas à l'apprentissage d'un texte. Dans un art visuel et corporel, le regard, l'espace, le rythme, les expressions et le mouvement deviennent des matériaux de création. La langue des signes peut être la langue d'une œuvre, et non un simple ajout destiné à rendre une pièce parlée accessible après sa conception.

Le Molière de 1993

En 1993, son rôle dans Les Enfants du silence, mis en scène par Jean Dalric et Levent Beskardès, lui vaut le Molière de la Révélation théâtrale. Les archives de l'INA situent la remise du prix lors de la septième Nuit des Molières, le 5 avril 1993.

Le prix rend une actrice sourde et la langue des signes beaucoup plus visibles auprès du grand public français. Il faut néanmoins éviter de présenter cette date comme si la création théâtrale sourde commençait soudainement avec une reconnaissance entendante. IVT existe depuis 1977, et des artistes sourds y développent déjà des formes théâtrales, visuelles et signées.

Le Molière est donc à la fois un jalon individuel et un moment de visibilité médiatique dans une histoire collective plus longue.

Le Cri de la mouette

Emmanuelle Laborit publie ensuite Le Cri de la mouette chez Robert Laffont. Le livre raconte son enfance, son rapport à la langue, sa vie familiale et son parcours d'artiste depuis son propre point de vue. IVT indique que l'ouvrage a été traduit en quatorze langues et a reçu le prix Vérité.

Son importance ne tient pas à une leçon de courage adressée au public entendant. Le livre donne accès à une parole d'auteure sourde sur l'expérience linguistique, l'identité et les obstacles produits par un environnement peu accessible.

Comme pour toute autobiographie, il faut distinguer le témoignage personnel d'une règle générale : toutes les personnes sourdes n'ont pas le même parcours familial, scolaire ou linguistique.

Une carrière d'actrice au théâtre et au cinéma

Le parcours artistique d'Emmanuelle Laborit comprend de nombreux rôles au théâtre. Le dossier d'IVT cite notamment Antigone, créé au Festival d'Avignon dans une mise en scène de Thierry Roisin, ainsi que des collaborations avec Jean-Claude Fall, Marie Montegani, Philippe Carbonneaux et d'autres artistes.

Au cinéma, elle apparaît notamment dans Au-delà du silence de Caroline Link, Marie-Line de Mehdi Charef et 11'09''01 – September 11 de Claude Lelouch. Une filmographie aide à situer sa carrière, mais une simple liste de titres manquerait le cœur de son travail : la création en LSF, le théâtre visuel et la transformation durable des conditions de représentation.

La direction d'International Visual Theatre

Emmanuelle Laborit prend la direction d'IVT en 2003. En janvier 2007, la structure ouvre son lieu parisien consacré à la langue des signes et aux arts visuels et corporels. Elle est aujourd'hui codirigée par Emmanuelle Laborit et Jennifer Lesage-David.

Fondé en 1977, IVT ne se limite pas à une salle de spectacle. Son modèle associe :

  • un théâtre qui accueille des créations bilingues LSF-français et des spectacles visuels ;
  • un centre de formation en LSF et en pratiques artistiques ;
  • une maison d'édition consacrée à la langue des signes et à la culture sourde.

IVT décrit ces trois activités comme liées par une même mission de transmission et de diffusion. La création nourrit la formation ; l'enseignement et l'édition donnent des ressources à la langue ; le théâtre offre aux artistes et aux publics un espace où la LSF est centrale.

De l'interprétation à la mise en scène

Le travail d'Emmanuelle Laborit se développe aussi comme auteure et metteuse en scène. IVT cite Héritages en 2011 comme sa première mise en scène. Elle poursuit ensuite avec d'autres projets, dont La Reine-Mère et L'Épopée d'Hermès.

Créée en 2021, L'Épopée d'Hermès est présentée comme un spectacle en LSF et en français, interprété par deux comédiennes sourdes. Le dossier de création explique que le geste, l'image, le théâtre d'ombres, les masques et le corps participent à l'écriture scénique.

Cet exemple aide à comprendre la différence entre deux démarches : traduire après coup une œuvre conçue uniquement en français, ou créer dès le départ une forme où la LSF, le français et les langages visuels structurent la scène.

Visibilité ne signifie pas seulement présence à l'écran

La visibilité est parfois mesurée au nombre de personnages sourds dans un film ou une série. La question est plus large :

  • les artistes sourds participent-ils à l'écriture et aux décisions ?
  • quelle langue des signes est utilisée ?
  • la LSF est-elle traitée comme une langue ou comme un effet visuel ?
  • les publics sourds peuvent-ils accéder à l'œuvre et à son environnement ?
  • des artistes sourds peuvent-ils construire une carrière, créer et diriger des institutions ?

Le parcours d'Emmanuelle Laborit relie ces dimensions. Elle est présente sur scène et à l'écran, mais elle écrit, met en scène et codirige aussi un lieu de création, de formation et d'édition.

Une figure majeure, pas une représentante unique

Emmanuelle Laborit est une figure majeure de la culture sourde en France. Elle ne représente toutefois pas à elle seule toutes les personnes sourdes, toutes les expériences linguistiques ni toutes les formes du théâtre signé.

La meilleure manière de reconnaître son importance est de situer son œuvre avec précision : une artiste sourde inscrite dans une histoire collective, liée à IVT, à la LSF et à des générations d'artistes qui construisent leurs propres langages scéniques.

Cette approche évite deux réductions opposées. La première serait de ne voir que sa surdité. La seconde serait de raconter sa carrière sans reconnaître le rôle de la langue, de la culture sourde et des institutions dirigées avec des artistes sourds.

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Sources