Dans l’alphabet LSF actuel, les lettres H et K se distinguent nettement. Le H se réalise avec l’index et l’auriculaire, tandis que le K mobilise l’index, le majeur et le pouce. Pour une personne qui apprend aujourd’hui la dactylologie, ces deux lettres ne paraissent pas particulièrement proches.
Mais le H n’a pas toujours eu cette forme.
Pendant plusieurs siècles, il était produit avec l’index et le majeur tendus ensemble, dans une configuration beaucoup plus proche de celle du K. Une nouvelle forme, rappelant le H majuscule, s’est ensuite diffusée. L’ancienne configuration n’a pourtant pas entièrement disparu : elle reste visible dans certains signes initialisés et chez certains locuteurs, notamment parmi les générations qui l’ont apprise avant la diffusion du nouveau H.
L’évolution de cette seule lettre permet donc d’observer l’histoire de l’alphabet manuel français, la transformation progressive d’une forme linguistique et la variation liée à l’âge, à la région ou au lieu d’apprentissage.
À quoi sert la dactylologie en LSF ?
La dactylologie permet de représenter les lettres de l’alphabet avec la main. Elle sert principalement à épeler un prénom, un nom de famille, un lieu, un sigle ou un mot dont le signe n’est pas connu.
Elle ne constitue pas la langue des signes française à elle seule. La LSF possède son propre vocabulaire, sa propre grammaire et une organisation visuelle qui mobilise aussi l’espace, le regard, les expressions du visage et le corps.
Pour découvrir les 26 lettres et leurs usages, consultez notre guide consacré à l’alphabet LSF et à la dactylologie.
L’alphabet manuel fait partie de l’histoire sourde
Les alphabets manuels européens ne sont pas apparus en une seule fois. Ils résultent d’une longue histoire de systèmes permettant de compter, de mémoriser ou de communiquer sans utiliser la parole.
L’une des premières descriptions imprimées d’un alphabet manuel se trouve dans le Refugium infirmorum de Melchor de Yebra, publié en Espagne en 1593. L’ouvrage présente des configurations déjà employées dans certains milieux religieux. Yebra précise qu’elles peuvent également servir à communiquer avec des personnes sourdes.
En 1620, Juan Pablo Bonet publie à Madrid Reducción de las letras y arte para enseñar a hablar a los mudos. Ses planches gravées contribuent largement à la diffusion de l’alphabet manuel à une main.
Ce système arrive ensuite en France, où il est employé dans l’éducation des élèves sourds. Il se transmet dans les écoles et au sein de la communauté sourde, tout en se transformant avec l’usage. Cette histoire ne se limite donc pas aux éducateurs qui ont publié les premiers ouvrages : les configurations ont aussi été utilisées, adaptées et transmises par les personnes sourdes elles-mêmes.
Une présentation du livre de Melchor de Yebra et plusieurs fac-similés sont disponibles sur le site d’histoire sourde Cultura Sorda.
L’ancien H de l’alphabet manuel
La lettre H est déjà présente dans l’alphabet publié par Melchor de Yebra en 1593, puis dans celui de Juan Pablo Bonet en 1620.
Dans la gravure de Bonet, le H est formé avec l’index et le majeur tendus ensemble et orientés horizontalement. Les autres doigts sont repliés. Cette configuration restera longtemps associée au H dans les alphabets manuels français.
On peut notamment l’observer sur un alphabet manuel imprimé à Paris vers 1878 et adopté par l’Institution nationale des sourds-muets.
Comment reproduire l’ancien H ?
Dans sa forme ancienne la plus courante :
l’index et le majeur sont tendus ;
les deux doigts restent proches l’un de l’autre ;
ils sont orientés horizontalement ;
l’annulaire et l’auriculaire sont repliés ;
le pouce est rabattu.
Cette forme peut encore apparaître chez certains locuteurs ou dans des ressources qui conservent l’ancien modèle.
Pourquoi le K est-il arrivé plus tard ?
Le K n’apparaît pas dans l’alphabet publié par Melchor de Yebra en 1593. À cette époque, cette lettre était très peu employée dans l’écriture castillane. Il n’était donc pas nécessaire de lui attribuer une configuration particulière.
Lorsque l’alphabet manuel s’est diffusé et a été adapté à d’autres langues écrites, il a fallu compléter le système. Le K a ainsi trouvé sa place dans les alphabets ultérieurs. Les documents historiques permettent de constater cette apparition progressive, mais pas d’attribuer sa configuration actuelle à un inventeur précis.
Comment faire la lettre K en LSF ?
Pour produire le K :
l’index est tendu vers le haut ;
le majeur est également tendu et écarté de l’index ;
le pouce vient se placer entre les deux doigts ou contre le majeur ;
l’annulaire et l’auriculaire restent repliés.
La position du pouce et l’écartement des doigts permettent de reconnaître clairement la lettre.
De l’ancien H au H actuel
L’ancien H et le K mobilisaient tous les deux l’index et le majeur. Ils se distinguaient principalement par l’orientation des doigts, leur écartement et la position du pouce.
Pour l’ancien H, l’index et le majeur étaient réunis et orientés horizontalement. Pour le K, ils étaient séparés et dirigés vers le haut, avec le pouce placé entre eux ou contre le majeur. La proximité entre ces configurations semble résulter de la construction progressive de l’alphabet : le H appartenait à un système ancien, tandis que le K a dû être ajouté lors de son adaptation.
Dans la forme désormais largement enseignée en LSF, l’index et l’auriculaire sont déployés, tandis que le majeur et l’annulaire restent repliés. Cette configuration évoque un H majuscule : les deux doigts peuvent en représenter les traits verticaux et le pouce la barre centrale. Elle se distingue immédiatement du K.
Quand la forme du H a-t-elle changé ?
Il n’existe pas de date unique correspondant à une réforme officielle du H en LSF. La nouvelle configuration s’est propagée progressivement.
Les recherches de l’ethnologue Yves Delaporte et d’Yvette Pelletier apportent plusieurs repères :
la nouvelle forme était déjà utilisée à Pont-de-Beauvoisin entre 1946 et 1955 ;
elle est attestée à Chambéry dans les années 1980 ;
elle s’est ensuite diffusée dans la région parisienne, où certains locuteurs la considéraient comme récente.
Dans Signes de Pont-de-Beauvoisin, les auteurs expliquent que ce H reproduisait la forme de la lettre majuscule et permettait de supprimer une trop grande proximité entre les H et K standards.
Pourquoi l’ancien H existe-t-il encore dans certains signes ?
Lorsqu’une lettre change dans l’alphabet manuel, tous les signes qui utilisent sa configuration ne se transforment pas automatiquement.
L’ancienne forme du H a ainsi pu se conserver dans plusieurs signes, notamment dans certaines variantes de HABITUDE, HUMOUR ou HONNÊTE. C’est ce que l’on appelle un signe initialisé. Un signe est initialisé lorsque sa configuration reprend la lettre manuelle correspondant à l’initiale de son équivalent français.
Nous consacrerons un article complet aux signes initialisés en LSF : leur formation, leurs usages et les débats qu’ils peuvent susciter.
HÔTEL : un signe, deux configurations du H
Le signe HÔTEL offre un exemple particulièrement clair de la coexistence des deux H.
Dans une première variante, la main adopte l’ancien H : l’index et le majeur sont tendus ensemble et orientés horizontalement. Dans une seconde, le mouvement et l’emplacement sont conservés, mais la main adopte le H actuel : l’index et l’auriculaire sont déployés.
Dans les deux cas, le H renvoie à l’initiale du mot français hôtel. C’est cette initialisation qui explique pourquoi l’évolution de l’alphabet peut entraîner une variation du signe.
Les deux variantes de HÔTEL peuvent dépendre de l’âge du locuteur, de son lieu de scolarisation, de sa région et des personnes auprès desquelles il a appris la LSF. Une personne ayant appris l’ancien alphabet peut conserver l’ancien H dans ce signe, même si elle connaît la nouvelle lettre. Une personne plus jeune peut avoir directement appris la variante utilisant le H actuel.
Il ne faut donc pas interpréter automatiquement l’une des formes comme correcte et l’autre comme erronée. Elles portent les traces de périodes et de réseaux de transmission différents.
Une variation liée à l’âge, mais pas seulement
La LSF varie comme toutes les langues vivantes. Les différences peuvent être liées à la région, à la génération, à l’école fréquentée, au milieu familial, aux associations et réseaux sourds ou aux contacts avec d’autres langues des signes.
Certaines variations sont principalement géographiques. Le signe PARIS, par exemple, possède des variantes régionales dont nous avons déjà parlé. La coexistence des deux H dans HÔTEL illustre plus directement une variation générationnelle : une forme ancienne demeure chez certains locuteurs tandis qu’une nouvelle se diffuse.
Ces facteurs ne sont cependant jamais totalement séparés. Une ancienne configuration peut se maintenir plus longtemps dans une région ou une école particulière. L’âge, la géographie et le parcours linguistique se combinent.
Nous approfondons cette question dans un article consacré aux variations régionales et générationnelles en LSF.
Pourquoi rencontrer différents locuteurs sourds est essentiel
Une formation, un dictionnaire ou un compte sur les réseaux sociaux ne peut pas représenter toute la diversité de la LSF.
Si l’on apprend uniquement avec un modèle contemporain, on risque de ne pas reconnaître l’ancien H dans la production d’une personne plus âgée. Si l’on connaît seulement les signes employés à Paris, on peut être surpris dans une autre région. Et si l’on considère chaque différence comme une erreur, on passe à côté d’une partie de l’histoire de la langue.
Rencontrer des personnes sourdes d’âges, de régions et de parcours différents permet de développer une compréhension plus souple. On apprend à identifier ce qui reste stable dans un signe — son mouvement, son emplacement ou son sens — même lorsqu’un autre paramètre varie.
Cette exposition est particulièrement importante pour la dactylologie. Dans une conversation réelle, les mains, les rythmes et les transitions ne sont jamais parfaitement identiques.
Notre projet Dactylo SignOnSpot aussi réunir différentes personnes et différentes manières de dactyler afin de créer un entraînement plus proche de la diversité de la communication réelle.
C’est aussi l’un des intérêts de l’Immersion LSF SignOnSpot. Les rencontres en direct sont animées par différents enseignants sourds, qui ont chacun leur parcours, leur manière de signer et leur propre expérience de la langue. Cette diversité permet de ne pas s’habituer à un modèle unique : les apprenants développent progressivement leur capacité à comprendre plusieurs locuteurs, à reconnaître des variantes et à s’adapter à la LSF telle qu’elle est réellement pratiquée.
Questions fréquentes
Comment faire la lettre H en LSF aujourd’hui ?
La forme aujourd’hui largement enseignée utilise l’index et l’auriculaire déployés. Le majeur et l’annulaire restent repliés.
Quelle est l’ancienne forme du H en LSF ?
L’ancien H se réalise avec l’index et le majeur tendus ensemble et orientés horizontalement. Cette configuration est visible dans plusieurs alphabets historiques.
Pourquoi le H a-t-il changé ?
La nouvelle forme rappelle davantage le H majuscule et permet de mieux distinguer cette lettre du K. Elle s’est diffusée progressivement, sans réforme officielle unique.
Quand le nouveau H est-il apparu ?
Sa date de création reste inconnue. Il était cependant déjà employé à Pont-de-Beauvoisin entre 1946 et 1955, puis attesté à Chambéry dans les années 1980.
L’ancien H est-il incorrect ?
Non. Il s’agit d’une forme historique qui peut encore être utilisée par certains locuteurs et conservée dans des signes initialisés. Son emploi peut refléter l’âge, la région ou le parcours d’apprentissage.
Pourquoi existe-t-il deux variantes de HÔTEL ?
Les deux variantes peuvent employer respectivement l’ancien H ou le H actuel. Elles illustrent l’évolution de la lettre et une variation qui peut notamment être générationnelle.
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Découvrir l’Immersion LSFSources
Melchor de Yebra, Refugium infirmorum, 1593 — présentation et fac-similés sur Cultura Sorda.
Juan Pablo Bonet, Reducción de las letras y arte para enseñar a hablar a los mudos, 1620.
Alphabet manuel de l’abbé de l’Épée, vers 1878, Wellcome Collection.
Yves Delaporte et Yvette Pelletier, Signes de Pont-de-Beauvoisin, Lambert-Lucas, 2012, section « L’alphabet manuel ».
Carol Padden et Darline Clark Gunsauls, « How the Alphabet Came to Be Used in a Sign Language », Sign Language Studies, 2003.
